Bon grain, mal grain
de Léa Colett


"Il n'y a qu'un seul chemin vers le bonheur,
c’est de cesser de s'inquiéter des choses
qui sont au-delà de la puissance de notre volonté."

Epictète

 

 



Ce qu’il peut faire sombre dans cette cave ! Je sais parfaitement où se trouve l’interrupteur, mais je ne peux l’atteindre car je suis trop petite. J’ai si peur dans le noir ! Je suis descendue chercher un livre que la maîtresse me réclame : je fouille partout depuis que je suis rentrée à la maison. Si je ne le ramène pas demain, je serai punie. L’aurais-je oublié dans ma cachette ?

D’abord en tâtonnant dans l’obscurité, j’avance, et au fur et à mesure de ma progression, j’entends, de mieux en mieux, de faibles lamentations étouffées. J’évolue encore, tout en me disant que c’est étonnant qu’il fasse si noir ici alors qu’il fait plein jour dehors. A chaque pas, l’obscurité devient pesante et oppressante. Maintenant, se précise la voix du vent, celle d’une enfant faible, gémissante. Là, tout près, une petite fille d’une huitaine d’années, pleure.

Je m’approche d’elle ; un léger halo apparaît autour de la petite masse informe, terrée entre deux cartons. Elle est vêtue de blanc, et c’est ce vêtement luminescent qui éclaire l’espace étrange dans lequel je me trouve. Je m’aperçois que sa robe claire est maculée de taches de sang. La petite blonde, coiffée au carré, saigne abondamment sur le dessus de la tête, qu’elle tient entre ses deux mains ; le sang coule également de son nez et de son menton très écorché. Soudain, elle sanglote plus fort, levant vers moi de grands yeux bleu azur, si tristes.

Face à ce déchirant tableau, je me sens très mal à l’aise et si désarmée qu’une angoisse étouffante me submerge et se faufile comme un serpent démesuré dans ma poitrine, remontant dans ma gorge ; cela m’étouffe. Dans un geste affectueux, je tends à l’enfant le mouchoir blanc auquel je tiens tant, celui que m'a offert Mamie ; il est brodé d’un délicat papillon aux ailes couleur de feu, qui s’envole avec grâce. Malgré mon affliction où s’ancre la souffrance, je me penche pour consoler la fillette. Je veux l’aider à nettoyer ses plaies béantes qui, comme par miracle, se cautérisent soudain sous mes yeux, lorsqu’une douleur sourde me terrasse, et je tombe. J’ai le temps, l’espace d’un éclair, de m’étonner que le sol soit si doux, si chaud, et de ressentir que mon évanouissement s’effectue au ralenti. Je me fais alors la promesse que je retrouverai la petite fille, que je l’aiderai à sécher ses larmes et à atténuer... ses profondes cicatrices.

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Ce rêve poignant, je l’ai fait à la suite des terribles révélations de Mamie Margot. Il vient se noyer parmi d’autres obsessions qui me hantent depuis longtemps, même si, au gré de mes voyages nocturnes, la femme en laquelle je me métamorphose, apprend peu à peu à les apprivoiser.

Parviendrai-je à reconstituer le puzzle des trois époques d'où a surgi mon humble existence, puis à faire en sorte que tous mes cauchemars se volatilisent ? Je voudrais tant pouvoir effacer ce douloureux passé d'un seul souffle, en m'efforçant dorénavant de ne ressentir que les instants de bonheur. Comme j’aimerais ne plus être hantée par ces abominables souvenirs, au point de me faire du mal à lire et à relire les tourments de mon cœur ! Devrais-je brûler ces mots, mes maux, qui ont commencé à affluer juste après l’odieuse accusation qui m'a longtemps perturbée ?

Je n’avais alors que neuf ans…

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Mon Journal intime

« Si, tenté du démon, tu dérobes ce livre,
Apprends que tout fripon est indigne de vivre. »



1967. J’ai passé la journée chez ma grand-mère paternelle et j’ai découvert qu’elle venait de la Calamine, nom français de la commune belge de Kelmis, située en province de Liège. Elle en a profité pour m'expliquer ce que signifiait aussi le mot « calamine ». J'apprends toujours beaucoup de choses chez Pépé et Mémé.

Mémé Jeanne est pianiste, comme son père, fils d'un brasseur de bière, (musiciens eux aussi). La sexagénaire prend plaisir à m’apprendre « La Prière d’une Vierge », de Tekla Badarzewska. Je suis sacrée « celle » qui s’intéresse au piano. L’élève mélomane que je suis apprend très vite à bien interpréter cette œuvre musicale à deux mains, quelquefois croisées. Mémé se plaît à rajouter les siennes, d’une extrême finesse et d’une dextérité de virtuose, ce qui m’impressionne toujours. Cette musique et ce titre sont tellement fabuleux !

Tout en pianotant, j'admire les jolis bougeoirs doubles supportés par deux adorables petits anges, ornant chaque côté du devant du piano droit « Steinway et Sons », à la bonne odeur de bois d’acajou mêlée de cire d'abeille. Sur le dessus de la caisse d’un joli brun rouge, domine un buste d’ange-fillette aîlé qui ressemble étrangement à ma sœur jumelle !

– Tout le portrait de Clarisse ! me rappelle encore Mémé.

Du coup, je reconnais effectivement ma sœur. Pourtant, dans mon jeune esprit, l’Ange Eden adopte aussi peu à peu le visage de mon ange gardien. Je suis ravie par cette récréation musicale. En me faisant plaisir, Mémé Jeanne se réjouit également.

– Et Papa, il jouait du piano aussi quand il était petit ?
– Je jouais en concert avec ton père qui chantait près de moi. Mon P’tit–Jean n’avait que six ans. L’instrument appartenait à mon grand-père, qui était un grand musicien connu à Kruishoutem, en Belgique. Ahhh…! Il revient de loin ! s'est-elle profondément exclamée, en caressant le clavier.
– Ton père ?
– Mais non, petite sotte, le piano ! Il nous a été confisqué par les Allemands. Ils l’avaient installé dans une demeure réquisitionnée comme annexe de la Kommandantur, en 1942. Ton grand-père était parti travailler dans une ferme allemande où il n’était pas bien traité... le pauvre ! Et devine qui était le gardien de la grande propriété où arriva mon piano, juste avant que ce pauvre quidam ne parte lui aussi pour le travail obligatoire en Allemagne ?
– Pépère Louis, tout le monde le sait ! C'est quoi un quidam ?
– Un énergumène, un bougre, un individu, quoi !
– Mouais. Donc, tu ne pouvais plus jouer, alors ?
– Si, j’ai obtenu l’autorisation de l'utiliser, mais il fallait que j’y aille à bicyclette ; c’était à une dizaine de kilomètres de chez moi ; j’avais une dérogation spéciale. Les Allemands m’avaient dit que je ne serais jamais inquiétée. Ils m’avaient affirmé aussi que je récupérerais mon instrument quand l’heure serait venue, dès qu'ils auraient gagné la guerre, tu comprends. J’ai joué pour eux, un jour de cérémonie. Un virtuose du violoncelle m’avait dit : « Vous avez du talent, Madame ! » C’est ce magnifique jeune homme qui utilisait le plus souvent mon piano. Du beau monde ! Il descendait du grand Kühnau, m’avait-il expliqué. Il semblait s’intéresser à moi et… je n’y étais pas insensible. Mais aujourd'hui, il y a prescription.

Pas du tout persuadée d'avoir saisi ce qu'elle voulait dire par « prescription », je la laissai poursuivre ce récit qui accrochait mon âme.

– En Allemagne, à Leipzig, il était violoncelliste dans une célèbre pièce de Goethe : La Damnation de Faust. Tu ne peux pas connaître, toi !
– Eh bien si ; j’en ai entendu parler par Mamie, parce que, elle aussi, jouait au théâtre et chantait même l’Air des Bijoux de Faust ; c’est Gounod qui a écrit l’Opéra. Mamie, elle jouait Marguerite.
– Oui, oh, oh…, du calme, petite ! Margaret n’a jamais fait non plus la une des journaux. En tout cas, je doute que mon ami fréquentât ta grand-mère. Il ne venait pas du même milieu, affirma-t-elle avec dédain.
– Tu y allais avec Papa, jouer du piano à la « commandant dur » ?
– Kommandantur, me reprit-elle. De temps en temps, oui, un peu en cachette, car c’était mal vu de fréquenter les Allemands. J’y allais même avec le petit, lorsque je n’avais personne pour le garder. J’emmenais P’tit–Jean sur le porte-bagages ; arrivés là-bas, il m’échappait souvent, préférant aller s’amuser avec les gosses de la gardienne, ta mère, entre autres. Je dois reconnaître que c'était une belle gosse. Tu lui ressembles beaucoup. Mais c’étaient des « petites gens », persifla-t-elle. Il y avait une ribambelle de gamins de l’Assistance Publique dans le parc, et la paysanne continuait à élever des poules et des lapins, pour survivre.
– Ces « petites gens », comme tu dis, ce sont Mamie et Pépère, et je te prierais de ne pas en dire de mal, car moi, je les adore. Je sais aussi qu’elle était autorisée à demeurer dans la maison de gardiennage et même qu’elle travaillait dur pour les Allemands ; elle ne manquait de rien, grâce à un ami. Elle était pauvre, mais elle s’en sortait bien et trouvait le moyen de te donner quelques œufs et un broc de soupe, lorsque tu revenais chercher Papa. Tu vois ? je sais tout... ou presque, me repris-je. En tout cas, elle ne m’a jamais dit du mal de toi. À l’inverse, tu n’arrêtes pas de les critiquer ; ce n’est pas bien !
– Je leur en veux d’avoir attiré ton père, répondit-elle, autoritaire, les yeux brillants. C’était dur pour nous aussi, elle ne te l’a pas dit, ça, la belle Marguerite, Margaret, la Sauvageonne, ta Mamie Margot ?
– Non, ça, je ne le savais pas.

Il était clair que Mémé Jeanne haïssait toute la famille Houzard. J’étais dégoûtée par tant de méchanceté, transpirant de cette personne qui se disait chrétienne, qui fréquentait l’église, le curé et les religieuses. On aurait dit qu’elle était jalouse. Un peu curieuse de nature, je continuai à l'interroger :

– Mais... comment se sont-ils retrouvés alors, Papa et Maman ?
– Eh bien, tu le demanderas à tes chers paysans, ou à tes parents. Je ne veux même pas le savoir. D’ailleurs, je ne suis pas allée à leur noce. Tu comprends, ton père aurait pu épouser une femme qui était destinée à devenir médecin. Et puis, je ne veux plus parler de ce grand malheur. Ta mère est « une malade » ; je le sais de source sûre ; mon fils ne connaîtra jamais le bonheur qu’il aurait mérité.

J'étais sidérée mais je ne le lui montrai pas, car je la craignais et je n'étais là que pour deux jours. Je préférais rester chez moi plutôt que de venir ici. Je tenais à conclure par un mot gentil :

– L’important, c’est que tu aies récupéré le piano, Mémé !
– Oui, je l’ai récupéré, quand mon jeune virtuose s’est envolé, et du jour au lendemain. Il a disparu, précisa-t-elle, ses petits yeux marron pensifs derrière ses lunettes rétro, qui regardaient maintenant vers le ciel.
Et elle poursuivit :
– Cela a donné lieu à une longue enquête – qui a bien inquiété ta chère Mamie, d’ailleurs ! Et pour cause : il y a eu un grave incendie chez eux à ce moment-là !

Elle s’arrêta net. Précautionneusement, ma virtuose aux longs doigts a essuyé les empreintes sur les touches d’ivoire, a refermé le couvercle, m’a préparé mon quatre-heures et m’a demandé d’épousseter tous les meubles. J’étais toujours encline à rendre service à cette belle femme au teint diaphane qui laissait devant moi couler une petite pièce dans le cochon de porcelaine rose, lequel devait avoir le ventre déjà bien rempli ! En outre, cela me déplaisait qu’elle n’aime ni Mamie ni Maman.

Cette fois, avant de partir, je me suis risquée à lui réclamer gentiment et poliment mon mince pécule. Je rêve de posséder ma poupée mannequin Tressy, pour lui confectionner des petits vêtements, et je me suis fait mon dessin animé en couleurs.

– Alysse, ne t’ai-je jamais dit que l'on ne doit pas réclamer ? m’a-t-elle apostrophée froidement. Dieu, que tu es mal élevée !

Décidément, Mémé-Piano bémolise un peu trop souvent à mon goût. C’est clair, les câlins ne viendront jamais de ce côté non plus.

à suivre...         acheter l'ouvrage