Moi, Barthélemy Rocca...

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    Salut Régis, 

    Moi, Barthélemy Rocca... , je l’ai lu une première fois début juillet [2013]. Je m’étais promis de te faire part rapidement de mes impressions de lecteur, puis ma passion contrariée pour la lecture (difficile de libérer suffisamment de temps libre quand il fallait faire classe) a trouvé enfin à s’assouvir en ce début de retraite. J’ai dévoré pas mal d’ouvrages ces trois derniers mois, si bien que  ton livre s’est trouvé noyé sous une pile d’ouvrages à savourer de toute urgence. Je te rassure tout de suite, tu étais en excellente compagnie.

   Fin octobre, un semblant de rangement m’a permis de remettre la main  sur Barthélemy Rocca dont je me suis promis une deuxième lecture, crayon en main cette fois afin de mieux cerner l’intrigue et les moyens littéraires que tu as employés pour la construire.

   Voici les réflexions dont je me permets de te faire part une fois la dernière page refermée :

    Le titre d’un roman en donne si ce n’est une clé, du moins un présage. Ma première réminiscence en découvrant la couverture de ton livre a été l’essai de Michel Foucault publié en 1973 : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, relation d’un crime commis en 1835, dont René Allio devait tirer un film que j’ai revu il y a peu dans le cadre d’un débat à la clinique psychiatrique de La Chesnaie. Est-ce le hasard seul qui explique la troublante ressemblance avec le titre de ton livre ?

    Pour se moquer des écrivains soucieux de ne pas déplaire à des lecteurs ne goûtant que la belle phrase académique, Zola écrivait en 1872, dans le journal « La Cloche » :

« Avant de laisser sortir sa phrase, un auteur comme il faut la regarde de tous côtés, examine si elle est débarbouillée et coiffée, si elle ne blesse pas l’honnêteté par aucun détail négligé de sa toilette. » 

  Bien entendu, Zola prétendait servir des plats d’une toute autre saveur et c’est lui que l’on lit encore aujourd’hui alors que ses contempteurs sont tombés dans l’oubli.

  Mon goût pour une littérature « à l’estomac », plutôt provocante, m’a permis de lire ton livre d’une haleine, comme on avale un bon verre de vin. Je l’ai trouvé souvent très épicé, j’ai pris le temps de le ruminer avant de t’en causer.

   C’est un roman dont les chapitres s’effeuillent comme les pétales d’une fleur, mais d’une fleur plutôt vénéneuse. L’écriture, portée par un narrateur priapique, semble se mettre en œuvre sous nos yeux de lecteur, suivant une pensée passant sans prévenir d’un sujet à l’autre, plus proche en cela de l’oral que de l’écrit. Les phrases deviennent de plus en plus confuses au fur à mesure qu’elles nous révèlent les origines d’une souffrance dont la psychose sera l’ultime dénouement. « Assemblage de pièces ajourées cousues ensemble d’un mauvais fil par ma mémoire et mon délire » nous confie le narrateur page 150. Avant d’avouer  puis de se désavouer dans une confusion de pensées de moins en moins maîtrisées : « Oui, j’ai tué Rosa et je me suis débarrassé de son cadavre comme elle me l’avait demandé, en le jetant à la mer. » « Non, je n’ai pas tué Rosa » puis « Oui, j’avais tué Rosa, je l’avais aidée à mourir, à abréger ses souffrances. » « Je me suis demandé si je comprenais toutes mes phrases » s’angoisse même le narrateur.

   Pauvre Barthélemy (quel prénom aussi pour un parpaillot !) qui ne sait plus qui il a étranglé d’un chat ou d’une femme : « Je ne vous parle pas de la mort d’un chat mais du meurtre de madame Louise Latrive » p. 149, « Louise Latrive, vous l’avez étranglée » p. 150.

    On assiste à la désintégration psychique du narrateur dont l’univers quotidien se désagrège au fil des pages, des gyrophares prémonitoires sur la plage, au début du récit jusqu’à la folie finale où l’entraîne un amour fou, cher aux surréalistes et mis en scène déjà par Bunuel et Dali.

   La  langue est travaillée, stylisée à l’extrême et souvent d’une envoûtante puissance. Un montage fragmenté et syncopé des paragraphes génère chez le lecteur un trouble magma d’images et d’émotions. D’un paragraphe à l’autre on passe du vil au sublime, de l’abject au céleste, de la souillure à la pureté.

   Mais surtout, c’est l’invention, la liberté et l’efficacité des métaphores qui ravissent le lecteur. Les phrases sont une invention perpétuelle, téméraire, les mots sont des bonheurs.

    Le hasard de mes lectures récentes m’invite à faire un parallèle entre le violon dont jouait Barthélemy et l’histoire d’un violon sans prix conté sur 770 pages dans le roman dense et déchirant de Jaume Cabré, Confiteor, dont je te recommande vivement la lecture.

   Quant à la face obscure de l’histoire de l’Occupation de la France, période qui est en partie la toile de fond de ton roman, cette époque aux valeurs inversées où des voyous, des policiers, des voleurs, des assassins, des tortionnaires se voient félicités pour leur violence, je viens juste d’en découvrir l’évocation dans une excellente bande dessinée en 6 volumes éditée chez Glénat : Il était une fois en France, de Fabien Nury et Sylvain Vallée.

   Avec Barthélemy Rocca, j'ai été impressionné par un art consommé d'induire le doute chez le lecteur, de lui imposer une attention de chaque instant afin de participer à la construction du récit.

Jean-Claude MICOULEAU